L’Union européenne entamera l’année prochaine des discussions sur une nouvelle réglementation des semences. Cependant, les critiques craignent que ce projet ne sonne le glas de nombreuses petites exploitations et ne mette en péril la diversité agricole. Ils le décrivent également comme un véritable casse-tête bureaucratique, insurmontable pour les petites exploitations.
Publié par Brujitafr 29 Décembre 2025
Qu’il s’agisse de céréales, de légumes ou de fruits, ils ont tous un point commun : ils poussent à partir de graines. Sans graines, la vie sur Terre serait impossible. Même pour la consommation humaine de viande, les graines sont essentielles, car les animaux d’élevage se nourrissent également de végétaux.
La diversité des graines est immense, pourtant les consommateurs en sont rarement conscients au quotidien. La farine de blé en sachets de 500 ou 1 000 grammes, le riz généralement conditionné dans des emballages transparents de taille similaire, le maïs en conserve, en épi ou encore en sachet : tous ces produits sont déjà transformés et disponibles dans les rayons des supermarchés. Derrière cette offre apparemment si simple se cache pourtant une histoire bien plus complexe : celle des semences, de leur culture et de leur distribution.
Ventes de semences en 2024 : 75 milliards de dollars américains
Le blé est la principale céréale cultivée, sur environ 222 millions d’hectares dans le monde — principalement en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. En 2023, la Russie était le premier producteur avec environ 91 millions de tonnes, dont 75 % étaient cultivées dans la partie européenne du pays.
Au sein de l’UE, la France arrive en tête avec près de 36 millions de tonnes récoltées sur près de 6 millions d’hectares, suivie de l’Ukraine avec 21,6 millions de tonnes sur 4,6 millions d’hectares. L’Allemagne a récolté 21,5 millions de tonnes sur 2,9 millions d’hectares.
À l’échelle mondiale, environ 799 millions de tonnes de blé ont été récoltées en 2023, soit un peu moins que les 800 millions de tonnes de riz . La récolte de maïs a été encore plus importante , atteignant 1,24 milliard de tonnes.
La diversité des variétés est immense : le riz compte plus de 100.000 espèces, le maïs des milliers, et le blé environ 25 espèces et plusieurs centaines de variétés cultivées.
Les ventes mondiales de semences ont atteint environ 75 milliards de dollars en 2024 et pourraient grimper jusqu’à 148 milliards de dollars d’ici 2034. L’ONG Arche Noah souligne que trois grandes entreprises – Bayer, Corteva et Syngenta – dominent le marché avec une part de 52 %, dont 23 % pour Bayer à elle seule. Les ventes ont connu une forte hausse par rapport à 2020.
L’UE souhaite renforcer la diversité, mais des critiques mettent en garde contre les pertes qui en découleraient.
Les négociations relatives à une nouvelle réglementation sur les semences débuteront à Bruxelles en 2026
L’ONG Arche Noah alerte sur les risques que les projets de l’UE font courir à la diversité des semences.
Le 10 décembre, le Conseil des ministres de l’Agriculture de l’UE s’est accordé sur une position de négociation concernant le nouveau « Règlement relatif à la production et à la commercialisation de matériel végétal ». Les négociations en trilogue entre le Parlement européen, le Conseil et la Commission débuteront l’année prochaine.
L’un des principaux objectifs de cette réglementation est la promotion de l’agrobiodiversité, mais les critiques estiment que c’est précisément cet objectif qui est menacé. Arche Noah qualifie la décision du conseil de « cauchemar bureaucratique » qui impose des interdictions de travail et d’échange aux petits obtenteurs et restreint considérablement la diversité variétale.
Au lieu de protéger les petites entreprises, les mêmes réglementations bureaucratiques s’appliqueraient à elles comme aux multinationales. Les petites entreprises, en particulier, contribuent de manière inestimable à la préservation des variétés anciennes à pollinisation libre, car elles offrent souvent une plus grande diversité de cultures que les grandes entreprises. De plus, cette réglementation pourrait entraver la commercialisation de nouvelles variétés diversifiées de céréales et d’oléagineux.
« La position des ministres de l’Agriculture met en péril ceux qui préservent la diversité agricole. Nous appelons à la raison afin de protéger la résilience de l’agriculture, ainsi que la diversité et la saveur des produits alimentaires », a déclaré Magdalena Prieler, experte en droit des semences chez Arche Noah.
Le marché des semences dominé par cinq grandes entreprises
Le projet de réglementation, qui n’autoriserait des dérogations aux exigences strictes d’uniformité que pour les fruits et légumes, pénaliserait fortement les sélectionneurs de variétés diversifiées.
« Les exploitations agricoles régionales qui proposent des semences adaptées aux cultures spécialisées ou qui développent des variétés pour des systèmes de culture innovants et respectueux de l’environnement, comme les jardins maraîchers, seraient exclues du marché », explique Magdalena Prieler.
Cette réglementation rendrait les agriculteurs « totalement dépendants » de l’industrie semencière.
En Europe, quelques grandes entreprises contrôlent déjà le marché : Bayer, Corteva, Groupe Limagrain, KWS et Syngenta en détiennent à elles seules environ les deux tiers. Le marché européen des semences a atteint environ 13,1 milliards de dollars en 2024 et pourrait atteindre 18 milliards de dollars d’ici 2030, avec un taux de croissance annuel de 5,4 %.
Semences hybrides
Le marché est dominé par les semences hybrides, issues du croisement de lignées pures, qui permettent d’obtenir des rendements jusqu’à 30 % supérieurs. La demande est en hausse, notamment en Espagne, en Italie et en Grande‑Bretagne, ce qui accroît la dépendance des agriculteurs vis‑à‑vis de ces entreprises.
Opportunités et risques des semences hybrides
Les semences hybrides offrent des rendements nettement supérieurs, ce qui désavantage les autres variétés sur le plan concurrentiel. Les agriculteurs qui les refusent ont souvent des difficultés à dégager des bénéfices, car les producteurs qui utilisent des semences hybrides obtiennent des récoltes moins chères et plus régulières.
De plus, les agriculteurs ne peuvent pas multiplier eux‑mêmes les semences hybrides : le croisement de deux lignées pures entraîne une confusion génétique, ce qui diminue la productivité de la descendance. Ils doivent donc acheter de nouvelles semences chaque année, souvent à des prix élevés fixés par les sélectionneurs.
L’accent est mis, dans la sélection hybride, sur le rendement et la résistance aux maladies, au détriment du goût, de l’arôme, des vitamines et autres nutriments.
Avant même la présentation de la position de négociation du Conseil de l’UE, plus de 200 agriculteurs, sélectionneurs et organisations environnementales ont protesté. Sans mesures de protection de la diversité des semences et des droits des agriculteurs, l’Europe risque de se doter d’un système semencier qui compromet la résilience climatique, l’agriculture durable et la souveraineté alimentaire.
Critiques des charges administratives
Parmi les signataires de la lettre de protestation figurent Arche Noah et IFOAM – Organics International, la principale organisation mondiale de l’agriculture biologique, qui regroupe environ 800 organisations membres dans plus de 120 pays. Elle s’engage à promouvoir les principes de l’agriculture biologique à l’échelle mondiale et à créer des cadres politiques pour des systèmes alimentaires durables.
Eric Gall, directeur adjoint d’IFOAM Organics Europe, souligne la nécessité d’un cadre juridique favorisant un marché des semences diversifié et garantissant aux agriculteurs la possibilité de choisir des variétés adaptées à leurs systèmes. Limiter les variétés de conservation à des espèces végétales et des régions d’origine spécifiques nuirait gravement aux agriculteurs et sélectionneurs biologiques.
Les signataires appellent également à la transparence des méthodes de sélection et des droits de propriété intellectuelle, au libre accès aux ressources génétiques et à la protection des petites entreprises semencières contre les charges administratives disproportionnées – éléments essentiels pour le maintien des semences adaptées localement et de la diversité variétale.





